Notre Vie est un Livre

Extraits

Le livre d'une vie (biographie de Jean ..., Colmar)

Je suis né le 20 novembre 1941 à Colmar, près de la maison des têtes. C'était la guerre. L'Alsace avait été annexée par Hitler. Les Alsaciens n'avaient plus le droit de parler français, les noms des rues et des places étaient devenus allemands. Mes parents m'avaient appelé Jean, un prénom très français, mais il avait fallu me déclarer Johan. Mon père Joseph avait vint-trois ans, ma mère Marthe vingt-deux. À l'époque on se mariait jeune. Était-ce à cause de ces guerres successives qui rendaient la vie si précieuse ? Son propre père avait dû servir dans l'armée prussienne pendant la première guerre mondiale. Un de ses cousins avait « émigré » en France après la défaite française en 1870. Les deux cousins s'étaient battus dans les deux camps adverses. Leur cas n'était pas isolé. Il reflétait bien l'histoire agitée de l'Alsace, coincée entre deux pays ennemis et changeant de nationalité au gré des victoires et des défaites.

Mon père avait été fait prisonnier par les Allemands pendant la drôle de guerre puis avait été « libéré » par eux en 1940, après l'annexion de l'Alsace par le Reich. Aucun Alsacien ne s'était vraiment réjoui de cette libération.

La propagande nazie avait abondamment exploité le retour des prisonniers, comme elle l'avait fait pour le retour des évacués. Ma famille n'avait pas été évacuée en 1939, car elle n'habitait pas dans la zone concernée, à cinq kilomètres du Rhin. Le gouvernement français avait décidé depuis longtemps de protéger les populations alsaciennes. Sans les prévenir, en septembre 1939, elle avait donné l'ordre aux familles de partir avec trente-cinq kilos de bagages dans des départements du Sud-Ouest, eux-mêmes non prévenus. Vous imaginez la tête de ces Français obligés d'héberger des gens qui parlaient alsacien ou français avec un fort accent, voire même allemand pour les plus âgés ! Ça ne s'était pas bien passé. Beaucoup d'Alsaciens avaient préféré rentrer chez eux après l'armistice. Les nazis les attendaient à la gare en fanfare, distribuaient soupe et vêtements, aidaient les paysans à faucher leurs champs et s'occuper des bêtes. Tout ça n'était que propagande. Ma mère qui était institutrice m'a montré les livres de classe avec la croix gammée et le règlement de l'école qui punissait quiconque parlait français.

Mes parents n'ont eu droit qu'à deux années de bonheur. En 1942, mon père a été obligé de partir au RAD, Reichsarbeitsdienst, ou travail pour le Reich. Ce travail était en fait une préparation militaire intensive. Mes parents s'écrivaient régulièrement. C'est par lettre que mon père a appris la naissance de ma sœur, deux semaines avant son retour.

Mon père était photographe. Il a pris beaucoup de photos de nous bébés, de ma mère avec son chignon toujours un peu décoiffé, dont les mèches blondes brillaient au soleil. Il la prenait souvent à contre-jour, comme fasciné par cette lumière qui se dégageait de ses magnifiques cheveux. Il y a des photos de ma sœur Rose, nue sur une peau de mouton, puis assise à côté de moi, sur les genoux de ma mère. Malheureusement, en octobre 1943, mon père a été enrôlé de force dans la Wehrmacht, comme tous les jeunes Alsaciens âgés de 18 à 25 ans. Son incorporation a été retardée, car il a eu la « chance » d'attraper une mauvaise pneumonie la veille de son départ. C'était en fait grâce au bon docteur Schnüpfler, qui injectait à ses patients quelques potions à sa façon, permettant de simuler crise d'appendicite ou infection pulmonaire aigüe.

Après ce sursis, il a été envoyé dans les pays baltes. On lui a demandé de prendre des photos pour l'armée allemande, à des fins de propagande. Il a échappé au front de l'Est dont beaucoup ne sont jamais revenus. Mes parents ont repris leur correspondance, cette fois en allemand, car la censure interdisait le français. Il ne pouvait pas envoyer de photos, mais faisait des dessins humoristiques de lui, avec son appareil photo, ou sa pipe, ou en train de cirer ses bottes. Je pense qu'il ne voulait pas inquiéter maman. Leurs lettres sont pieusement conservées dans une boîte en fer. Elles sont très émouvantes, faites de petits riens, avec le souci de ne donner que de bonnes nouvelles et beaucoup d'amour entre les lignes. Il a rapporté des centaines de photos de soldats dans des chars, ou postés derrière des mitraillettes. Ça c'était pour l'armée. Il a aussi photographié des paysages, des villes et leurs habitants, des enfants en train de jouer avec des bâtons !

Car il est rentré ! J'ai ainsi fait sa connaissance à l'âge de quatre ans. Mes premiers souvenirs sont ceux d'un géant brun, qui nous promenait sur son dos, ma sœur et moi …

 

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Le livre Saveurs d'une vie (Sylvie ..., Rouen)

Ma grand-mère m'a légué une recette de scones en anglais. Elle figure sur l'une des quatre pages arrachées de son cahier de recettes. C'est elle qui me les a données. Je n'aurais pas osé abîmer son cahier soigneusement tenu.
Elle y recopiait consciencieusement, de sa belle écriture liée, les « recipies » d'un livre très chic : « the Duchess Cookery Book ». J'ai hérité de huit recettes, deux par page. Le papier jauni est déchiré sur les bords. Les feuillets dégagent une délicate odeur de poussière. Ils datent probablement de 1937. 

Deux années auparavant, elle avait épousé le grand amour de sa vie, après une longue et patiente correspondance de quatre ans et l'avait suivi à Winchester où il était assistant dans un collège de la haute société. Il y a laissé un souvenir impérissable. Une des allées de la bibliothèque porte toujours son nom. On louait son accent parfait. C'est d'ailleurs ce qui lui a sauvé la vie pendant la guerre, sur la plage de Dunkerque. On l'a pris pour un Anglais et on l'a embarqué à bord d'un grand paquebot avec des milliers d'hommes sales et mal rasés, qui contemplaient avec flegme les bombes coulant les bateaux environnants.

Avant cette période mouvementée, le jeune couple savourait son bonheur tout neuf dans une minuscule maison « semi detached ». Ma grand-mère apprenait l'anglais avec mon grand-père dans « My Antonia », un livre culte, dont elle ne s'est jamais séparée et qui l'a suivi dans tous ses déménagements. Sur les rares photos de cette époque, elle sourit constamment. Elle a un chignon bas et cranté. Ses yeux pétillent. Elle est follement classe.

Je l'ai connue beaucoup plus tard, déjà toute ridée, les yeux enfoncés dans leurs orbites, souriant avec dignité, ses cheveux de neige coiffés à la lionne, aussi mince que sur les photos de 1937. Toujours vaillante et droite, malgré les tragédies de son parcours trop lié à la grande histoire « avec une hache » comme elle disait.

Petite fille, j'ai souvent confectionné les scones avec elle, à l'aide d'une tasse à thé, qui servait d'emporte-pièce.
Elle enlevait ses bagues, nous nous lavions les mains et mélangions la mesure de farine (one pound) avec deux cuillers à café de levure, une pincée de sel, un « oz » de beurre, le quart d'un « pint » de lait. Il fallait pétrir la pâte rapidement. Elle louait mes mains froides, les meilleures pour faire la cuisine. J'avais toujours peur de mettre trop de lait. Il ne fallait pas que la pâte colle, pour pouvoir l'étaler sans qu'elle s'accroche au rouleau.

Ma grand-mère était un doux mélange de ménagère accomplie et de féministe à tout crin. Elle avait obtenu son diplôme d'infirmière, les seules études autorisées par son père, ulcéré que la fille d'un grand industriel songe à vouloir travailler. Elle avait transposé les notions d'hygiène de ses études d'infirmière à son intérieur, tenait consciencieusement un livre de cuisine mais ouvrait souvent une boîte de petits pois à l'heure du dîner, parce qu'elle n'avait pas vu le temps passer, plongée dans la lecture de Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf.

Mais elle faisait les scones à la perfection. D'ailleurs le « high tea » pouvait avantageusement faire office de dîner.
La cuisson était délicate et dépendait du four. Pendant que les scones levaient doucement, elle me racontait les exploits de mon grand-père qu'elle avait passionnément aimé et dont elle ne parlait qu'en faisant la cuisine. J'ai donc fait beaucoup de scones en sa compagnie, autant pour leur saveur délicate que pour écouter ses histoires (…)

 

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Le livre choral (quarante ans de Catherine ..., Lyon)

Nous avons fait les quatre-cents coups ensemble dès l'âge de quatorze ans. Tu es arrivée en classe de quatrième, un sourire prudent aux lèvres, mais un sourire quand même, certainement intimidée par les trente pairs d'yeux qui te scrutaient, toi la nouvelle, venue de Tahiti. Il pleuvait, il faisait froid, mais tu étais en sandales.

Tu les as gardées longtemps, et a fini par les troquer contre des bottes à franges, vaincue par l'humidité glaciale de Lyon. Tu m'as raconté que c'était pour toi un véritable supplice de marcher avec des chaussures.

En cours d'éducation physique, tu étais la meilleure. Tu grimpais à toute allure sur la corde, sautais gracieusement en longueur, en largeur, en hauteur et te battais comme une lionne dans tous les sports collectifs. Le professeur t'autorisait à pratiquer toutes ces activités pieds nus. Tu as gardé toute ta vie une grande nostalgie pour ton enfance dans les lagons. Tu pouvais nager, faire du bateau et grimper aux arbres tous les après-midis, nullement inquiétée par les adultes, entourée d'une bande de gamins français ou tahitiens. L'école était une aimable formalité. Lyon a été un choc. Mais tu l'as soigneusement caché. Tu nous as épatés avec tes exploits sportifs et surtout tes bêtises.

La cravate coupée du Père Dominique pendant qu'il écrivait ses interminables formules mathématiques au tableau, c'était toi. Toute la classe a été collée pour ne pas te dénoncer. On ne pouvait plus supporter cette cravate maculée de taches.

L'alarme incendie déclenchée pendant les contrôles de maths, c'était toi. Mais cette fois-ci, tu as été virée pendant trois jours. L'affreux SG qu'on avait surnommé Manchon à cause de son triple menton et de son défaut d'élocution t'avait coincée dans le couloir, en train de bricoler l'alarme. Tu avais tout de même réussi à l'actionner trois fois sans te faire prendre...

Tu as réussi à te venger de la prof d'anglais qui était une peau de vache, grâce à la poudre de craie patiemment moulue pendant ses cours et que tu as déposée sur sa chaise. Elle est sortie de notre salle de classe avec ses fesses plantureuses bien dessinées à la craie, sur sa robe bleu lavande. J'ai fait le mur avec toi pendant la retraite de confirmation, en seconde. Nous passions trois jours dans les anciennes salles du petit séminaire, à nous morfondre avec le père Philippe, un jésuite sourcilleux qui voyait le mal partout, surtout dans les œillades et les sourires échangés entre les filles et les garçons. Le deuxième jour, excédées par ses remontrances et ses leçons de morale, nous sommes parties au café du coin avec deux condisciples, pendant le déjeuner. Nous avons snobé la cantine à base de pâtes trop cuites et de vache qui rit, préférant jouer au flipper en sirotant des diabolo menthe. Nous pensions retourner au lycée ni vu ni connu par la porte de derrière, juste avant la reprise des réjouissances. Pas de chance, le père Philippe était devant la porte et scrutait l'horizon, les mains en visière au-dessus de ses lunettes de hibou. Nous nous sommes cachées derrière un pilier. Malheureusement ton imitation du père Philippe a provoqué chez moi un fou-rire incontrôlable qui lui a mis la puce à l'oreille. Nous avons été pincées, convoquées, obligées de demander pardon, punies. Cela n'a fait que renforcer nos liens (...)

 

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